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mardi 2 février 2010

Les Prédateurs (ou comment passer un après-midi de merde)

Il était une fois, dans une grande, grande bibliothèque, une étudiante en lettres classiques qui lisait un énième article pour essayer de voir si elle pouvait en tirer quelque chose quant à la composition de la Vie de Néron. Le titre avait l'air intéressant, il mettait en avant le nom d'un des personnages secondaires (en l'occurrence, un eunuque que Néron a fait semblant d'épouser : on s'amuse comme on peut, quand on a épuisé (presque) toutes les perversions sexuelles), suivi de "The Making of Suetonius' Nero" : ça promettait.

Et, effectivement, les quinze premières pages étaient intéressantes, même si notre étudiante ne voyait pas trop pourquoi ledit eunuque était si fièrement mis en avant dans le titre, vu qu'il n'en était que relativement peu question dans le corps (sans jeu de mot) de l'article.

C'est alors qu'elle arriva à la troisième partie, intitulée "Composition". Elle était innocente, elle ne se doutait de rien, mais elle venait d'entrer en contact avec l'un des Prédateurs les plus redoutables qui soient dans la Jungle des Articles de Lettres Classiques : l'article de stylistique.

L'article de stylistique est, en soi, intéressant : il montre quelles structures de phrase a plutôt tendance à utiliser tel ou tel auteur, vous parle rythme, équilibre des propositions subordonnées, voire, même, subtiles nuances entre relatives et participiales (pour ceux qui sont totalement largués, cela veut dire que nous sommes de grands fous !). L'article de stylistique bien fait n'est pas trop long, il est clair et, surtout, il sait choisir ses exemples. Ce qui n'était hélas pas le cas du Prédateur que rencontra notre étudiante : il les accumulait sur des pages et des pages, sans autre véritable principe d'organisation que "eh bien, par exemple...", si bien que notre lectrice, toute bien intentionnée qu'elle fût, finissait 1) soit par s'y noyer, 2) soit par les sauter (réflexe de survie) en se demandant : "Bon, c'est quoi, la suite ?".

Et, justement, la Suite l'Attendait. Car la Suite était un Prédateur encore plus Redoutable : c'était, je vous le donne en mille, l'Article Métrique. La quatrième et dernière partie portait en effet le titre de "Numerus", ce qui veut dire que l'auteur en question se proposait (et mit sa menace à exécution) de scander un bon nombre de passages de ladite Vie de Néron.

C'est ici que nous avons besoin d'une Petite Minute de Littérature Latine : la poésie latine (et grecque) ne fonctionne pas sur le nombre de syllabes contenues dans un vers (comme en français), mais sur l'alternance entre des syllabes longues et des syllabes brèves (une syllabe est longue quand elle a une voyelle longue et inversement). Il existe certains schémas d'alternances fixes qui forment des pieds : par exemple, deux brèves suivies d'une longue forment un dactyle (du grec daktulos, le doigt ; regardez votre index droit : il est formé de deux petites phalanges, suivies d'une longue ; c'est la Magie de la Métrique !). Déterminer l'alternance de longues et de brèves dans un vers latin s'appelle scander ce vers.

Cela est donc tout à fait intéressant et primordial à propos de la poésie (et peut vous tirer de sacrées épines du pied lorsque vous devez en traduire). Mais figurez-vous que certains l'ont également appliqué à la prose, en particulier pour les fins de phrases (appelées clausules ; moi aussi, je cherche à vous faire augmenter votre stock d'insultes haddockiennes), auxquelles les auteurs (en particulier les orateurs) ont parfois cherché à donner un rythme particulier (NB : la lecture silencieuse est une invention du IVème siècle après et, dans l'Antiquité, la pratique des lectures publiques, appellées recitationes, était très répandue). Peut-être parce qu'ils se sentaient inférieurs à la poésie, ils ont donné à leurs propres alternances de brèves et de longues des noms encore plus compliqués, comme, par exemple, le dichorée (dont je ne me souviens que parce que, avec une amie, nous avions fait immédiatement une blague sur "l'ami dichorée", son bol et sa nappe jaune : là encore, on s'amuse comme on peut en prépa agrèg' ; comme nous riions sous cape comme des bossues au fond de la classe, le prof avait fini par nous demander pourquoi et, manifestement, ne partageait pas tout à fait notre sens de l'humour... :p Pour info, un dichorée, c'est deux fois une brève suivie d'une longue).

Lorsqu'elle tomba sur cette rubrique, notre étudiante sentit les petits cheveux sur sa nuque se dresser tous en choeur (mais c'était peut-être aussi dû à la température glaciale de la salle 3, je vous l'accorde ; j'ai quand même failli y laisser des orteils, en trois heures de boulot) et, de désespoir, écrivit sur le ficher où elle prenait des notes : "NdM (= "Note de Moi" ; on est narcissique ou on ne l'est pas) : Laissez moi mouriiiiiiiiiiiiiiiir sur scèneeeeeeeeeee !!!!!!!!!! Je vais finir par crever après tous ces comptages !!!!!! Rhaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!!!!" (citation rigoureusement vraie). En bref, cette partie l'acheva et, après l'avoir rapidement survolée, elle décida d'appliquer le réflexe de survie (cf. supra).


Mais elle n'était pas encore au Bout de ses Peines, car, lorsqu'elle se pointa à la station du RER B avec, dans les bras, une thèse pesant deux tonnes et un bouquin un peu plus léger, mais quand même, ce fut pour apprendre que, "suite à un accident grave de voyageur", le trafic était suspendu entre Port Royal et Cité universitaire (soit précisément sur la portion que je parcours). Donc, direction le bus 38, qui suit à peu près le même trajet (mais en beaucoup plus de temps, vous vous en doutez).

Ici, laissez-moi vous décrire le 38 vers 16h30 : les mamies sont rivées à leur siège et débarque soudain une marée de marmots tout juste sortis de l'école, suivis de leur mère trimballant le petit dernier en poussette. Oubliez le fameux duel de Il était une fois dans l'Ouest : c'est pire. Et, hier, on était monté d'un cran dans l'Horreur Sardiniesque, vu qu'il y avait, en plus, tous ceux qui, d'habitude, prennent le RER. Le bus mettait donc trois heures à démarrer à chaque arrêt, le temps que tout le monde se tasse (et encore, je ne vous parle pas de la crétine qui se tenait au montant de la porte et se demandait à voix haute pourquoi elle restait ouverte, jusqu'à ce qu'un passager, excédé, lui crie, des profondeurs de la foule : "c'est à cause de ta main, abrutie !!!").

C'est alors qu'arriva, sans se douter de rien... une poussette. La gentille mamounette et son bébé s'approchèrent tranquillement de la porte arrière du bus ; tout le monde les regarda avec un air très peu aimable ; les portes s'ouvrirent ; échange de regards fixes ; duel inégal de prunelles pas contentes ; les portes se referment tant bien que mal ; Bébé regarde partir le bus, depuis le trottoir d'où sa mère n'a pas bougé d'un pouce, un air d'incompréhension dans ses jeunes yeux.

Et oui, mon p'tit gars, parfois, la vie, c'est vraiment une
Impitoyable Jungle...

jeudi 14 janvier 2010

La linguistique, c'est bien, surtout quand on n'y comprend rien...!

N'écoutant que mon courage, ce matin, après une soirée (un peu) arrosée et (un peu) tardive, je me suis héroïquement levée à 7h pour passer ma journée en bibli. C'est que j'ai appris hier qu'il fallait que je rende un plan et une biblio avant la fin du mois et, de toute façon, mes "échanges" franco-italiens font que je dois travailler deux fois plus entre temps, pour ne pas me retrouver dans une situation catastrophique masteriennement 2 parlant. Ajoutez à ça qu'il est plus facile de monter un projet de thèse avec biblio et tout et tout quand on a déjà un plan détaillé de son M2 (parce qu'on sait déjà ce qu'on peut recaser dans sa thèse) et vous obtenez la formule gagnante.

Donc, ce matin, je me suis traînée sous la douche à 7h et j'ai baillé mon manque de sommeil dans le tram, puis le RER. Heureusement, la bibliothèque d'Ulm avait tout prévu : la salle 2 était à peine chauffée ; un froid glacial, ça réveille. Avant la fin de la matinée, j'avais remis mon manteau, tiré les manches de mon pull jusqu'au bout des doigts (bénis soient les pulls aux manches trop longues ; ça rend l'écriture coton (enfin, laine, en l'occurrence), mais il n'est pas plus facile d'écrire avec des doigts congelés ; une année, un chercheur avait mis, sur le cahier des suggestions, "j'ai du mal à faire du grec avec des moufles") et jetais des coups d'oeil concupiscents à mon écharpe. Ce soir, à la fermeture (car j'ai fait l'ouverture et la fermeture, par Jupiter ; c'est la première fois, je le jure, et j'en suis atterrée : je crains d'être mûre pour la thèse...), j'avais des stalagtites au bout de mon nez congelé. Les chercheurs et les étudiants en lettres classiques sont valeureux : ils affrontent même le Pôle Nord pour pouvoir bosser.

Tout ça pour lire des articles de linguistique. Aaaaah, la linguistique...! J'ai rangé ce billet avec les sciences "auxiliaires", mais c'est seulement parce qu'elle est une science auxiliaire pour moi (au sens où elle me file un sacré coup de main). Par ailleurs, elle, elle est considérée, à très juste raison, comme un domaine d'étude à part entière.

Le problème de la linguistique, ce sont les linguistes. Personnellement, je les aime beaucoup. J'en ai deux parmi mes amis et ils me traitent parfois de "crypto-linguiste", juste parce que je trouve ce qu'ils font intéressant et pas nécessairement le signe d'un esprit complètement taré (même dans les "sciences de l'Antiquité", on a des échelles dans le degré de folie). J'ai aussi fait un peu de linguistique latine en L3 à la Sorbonne : ça m'a intéressée, mais pas suffisamment pour me donner envie de m'y consacrer (et puis, le prof qui vous dit "Vous savez, le latin, c'est fini ; faites de l'esquimau, vous aurez un poste tout de suite !", ce n'est pas très motivant).

En fait, le problème, ce sont les manies des linguistes. Ou plutôt LA manie des linguistes. Celle de la jargonologie. Ce n'est d'ailleurs pas une spécificité latine : elle a contaminé la recherche sur toutes les langues et en particulier le français, si bien que, quand il a fallu que je lise de A à Z et en détail le pavé vert des PUF sur la grammaire française, il s'agissait moins d'apprendre des choses sur le fonctionnement de la langue française que de me mettre à la page sur les changements terminologiques survenus depuis ma troisième... Pour info, par exemple, on ne dit plus "verbe transitif" (i.e. suivi d'un COD), ni "verbe intransitif" (i.e. suivi d'un COI), mais "verbe transitif direct" ou "transitif indirect" ; "intransitif", c'est devenu autre chose.

Les linguistes ont donc majoritairement la manie d'utiliser des termes très compliqués pour des choses relativement simples. En conséquence, beaucoup d'articles commencent par un nombre variable de pages, définissant les termes qui seront utilisés par la suite ; quand ce n'est pas dans le corps du texte, c'est en note, le cas le plus cauchemardesque étant celui où on a seulement en passant " je reprends bien sûr à mon compte les termes de la grammaire de M./Mme ****" (surtout quand on n'a aucune notion de ce qu'est la fameuse grammaire de M./Mme ****, of course). Aujourd'hui, je me suis donc frottée à la prédication (qui n'est pas ce que vous croyez), à la proposition (idem), au "tropic", "phrastic" et "neustic", termes que même l'auteure entourait de guillemets. C'est pratique, en un certain sens : ça me permet de renouveler ma collection d'insultes haddockiennes (je suis sûre que personne ne vous a jamais traité d' "anaphore adjectivale prépositionnelle" ; c'est très efficace, pourtant ; on a les joies qu'on peut).




Ce qui est moins pratique, en revanche, c'est que cela vous oblige à un perpétuel travail de traduction/décodage systématique, sous peine de ne rien comprendre et de vous noyer. Par exemple, par "nature illocutoire basique de l'énoncé", il faut comprendre, tout bêtement, "phrase déclarative" : c'est dingue ce qu'un simple point peut devenir compliqué, tout à coup (pour les linguistes qui passeraient par ici et qui s'indignent déjà : oui, je sais, c'est plus compliqué que ça, ne serait-ce que parce qu'il ne s'agit pas seulement des propositions principales ou indépendantes) !

Et ça, encore, c'est quand ils n'utilisent pas des abréviations ! Parce que, ces énoncés à rallonge, c'est beau et précis, mais c'est surtout long à écrire. Les linguistes ont donc la manie des abréviations. En règle générale, ils les expliquent, par exemple en signalant que, ce qu'ils appellent "Loc. 1" (pour "locuteur 1"), c'est celui qui cite, "Loc. 2" (pour "locuteur 2", vous l'aurez compris) celui qui est cité. Parfois, ils n'expliquent rien du tout, mais, en règle générale c'est pour les expressions courantes : "DI" pour "discours indirect", ça va, ce n'est pas inhumain.

Le hic, c'est que ce qui est courant pour les uns ne l'est pas nécessairement pour les autres : c'est ainsi que j'ai vu débarquer, en plein milieu d'un article, des "A.c.I.", terme manifestement féminin que je n'avais jamais rencontré, ni dans la première partie du texte, ni ailleurs ; je regarde la suite : c'est générique, donc les exemples ne sont pas éclairants ; j'envoie un texto à mon amie linguiste : inconnu au bataillon aussi de son côté. Je fais donc une annonce publique : si vous savez ce qu'est une "A.c.I", please, laissez un commentaire : j'ai plus ou moins compris le concept, mais j'aimerais quand même savoir ce que ça veut dire exactement (je penche pour un truc genre "assertion complétive à l'infinitif") ; ceux qui ne savent pas, mais qui ont de l'imagination, sont eux aussi invités à faire part de leurs suggestions. :p

Tout ça, parfois, pour plus ou moins redire ce qui se trouve déjà dans toute grammaire de base. En l'occurrence, aujourd'hui, j'ai appris que, dans le discours indirect ("il dit qu'il vient") en latin, on utilise le subjonctif pour ce qui serait une question ou un ordre au discours direct (« Je viens.») et l'infinitif pour le reste. Je le sais depuis ma quatrième ; félicitation à l'auteure : à l'évidence, elle aussi. Mais bon, c'est vrai que, là, je suis injuste et méchante, d'abord parce qu'elle n'a pas fait que vérifier sa grammaire, elle a montré des nuances très intéressantes, ensuite parce que, la grammaire, c'est passionnant. Vraiment. Comprendre de l'intérieur comment fonctionne une langue est assez jubilatoire et donne l'impression d'avoir plus de prise sur des choses qu'on fait sans même s'en rendre compte. Mais si ça pouvait être plus facilement accessible, ce serait tellement mieux...


vendredi 23 octobre 2009

My heroes !!!

Les sciences "auxiliaires" : suite. Aujourd'hui, au menu, l'épigraphie.

L'épigraphie, c'est la science qui lit et étudie les inscriptions. "Epi-grafeïn" (ἐπιγράφειν pour ceux qui lisent le grec) signifie exactement la même chose qu' "in-scribere" en latin : écrire sur.

Ces gars sont des superhéros. J'aperçois d'ores et déjà votre regard sceptique : si, si, c'est vrai, ce sont des superhéros.

Les épigraphistes, ce sont les gars qui, avec trois lettres et une pierre dans un (très) sale état, vous reconstituent une inscription de vingt lignes qui non seulement éclaire l'histoire du lieu où elle a été retrouvée, mais en profite aussi pour remettre en cause toute l'avancée de la science actuelle. Si un tel tour de force ne ressemble pas à Indiana Jones maniant son fouet tout en recoiffant sa blonde partenaire, je ne sais pas ce qu'il vous faut ! Bon, évidemment, les gens déjà un peu informés rétorqueront que toutes ces inscriptions reposent en grande partie sur des formules toutes faites, dont il suffit d'avoir un bout pour la connaître en entier, mais quand même : j'avouerai même que je suis d'autant plus impressionnée que je crois que je ne pourrais pas passer ma vie à faire ça.

Le problème de l'épigraphie latine, contrairement à la paléographie latine, ce n'est pas la lecture (là, pour le coup, c'est lisible, puisque c'est fait pour), ce sont les abréviations. Parce que la pierre, chers amis, ça coûte cher, alors, tant qu'à faire, autant en profiter pour y caser le plus de choses possibles dans le moins de place.

Autre explication : il existe des règles pour faire les choses et, les Romains étant particulièrement respectueux des coutumes établies, pour eux, les choses doivent être faites comme elles doivent être faites. Cela inclut les inscriptions, d'où les formulaires et les abréviations, puisque tout le monde connaissait les formules : pas besoin de les écrire en entier.

Je vous donne un exemple avec cette stèle :

(Tiberius Claudius Dolentus, photo par diffendale ; source : FlickR)


Sur cette inscription, on lit très bien : "D. M / TI. CLAUDI / DOLENTI / MIL. CL. PRAE. / MIS. NAT. BES / V. A. XLV. MIL. / AN. XXV. H. B. / M F".

Evidemment, là, comme ça, on ne comprend pas grand chose, si ce n'est qu'il y a des nombres et un certain Claudius dans l'affaire. C'est là que les épigraphistes entrent en scène ("Tadaaaaaaaa !!!").

"D. M", c'est une abréviation pour "D(is) M(anibus)", i.e. "Aux dieux Mânes". Les dieux Mânes, ce sont les âmes des morts, qu'il convient d'honorer avec des offrandes pour ne pas se les mettre à dos. On sait donc que cette stèle est une pierre tombale.

Donc, si c'est une pierre tombale, logiquement, il devrait y avoir le nom de la personne qui est enterrée en dessous, vous dites-vous. Et vous avez parfaitement raison, car c'est précisément ce qui est inscrit ensuite : "TI. CLAUDI. DOLENTI" signifie "de Tiberius Claudius Dolentus".

C'est là que l'inscription devient vraiment intéressante (hormis qu'on apprend l'existence d'un homme qu'on ignorerait totalement autrement ; c'est assez fascinant de voir tout d'un coup sortir de l'ombre un gars plus ou moins comme vous et moi, mais qui est né, a vécu et est mort pendant l'Antiquité). Les Romains, en effet, contrairement à nous, ne se contentent pas de mettre le nom du mort sur sa tombe : ils racontent souvent aussi ce qu'il a fait pendant sa vie, ce qui nous donne accès à une foule d'informations historiques que nous ne retrouvons nulle part ailleurs. Dans le cas de mon Historien de l'Année, Suétone, par exemple, c'est seulement grâce à une inscription trouvée à Hippone en 1951, en Afrique du Nord, qu'on a réussi à reconstituer avec une quasi certitude sa carrière impériale sous Trajan, puis Hadrien ; avant, les chercheurs étaient dans un joli flou artistique...

Pour revenir à notre ami Tiberius Claudius Dolentus, on sait qu'il était soldat dans la flotte prétorienne stationnée à Misène ( M(iles) Cl(assis) Prae(torianae) Mis(enensis) ; Rome avait deux flottes, l'une stationnée à Misène, en Campanie, l'autre à Ravenne ; pour info, la flotte de Misène, c'est celle que commandait Pline l'Ancien lors de l'éruption du Vésuve en 79 : il l'a envoyée porter secours aux habitants de Pompéi et a lui-même trouvé la mort dans l'affaire).

Il était aussi originaire de la nation besse ( N(atione) Bes(sus) ), un peuple de Thrace, i.e. du Nord-Est de la Grèce. Or le nom qu'il porte est tout à fait romain car il comporte les trois éléments praenomen (Tiberius), gentilice (Claudius) et cognomen (Dolentus) : on peut donc en déduire qu'il a reçu la nationalité romaine et a adopté, selon la coutume, le nom de celui qui la lui a accordée, au point de faire disparaître son nom "barbare" (que, souvent, les nouveaux citoyens conservent comme cognomen).

Il a vécu 45 ans (V(ixit) A(nnis) XLV), dont 25 de service (Mil(itauit) An(nis) XXV), ce qui impose le respect vu les conditions de vie dans l'armée romaine.

La suite est à nouveau du formulaire et indique que son héritier a élevé cette stèle en son honneur parce qu'il l'avait bien mérité (H(eres) B(ene) M(erenti) F(ecit) ).

Toutes ces informations, étudiées, comparées, mises en série, permettent de mieux connaître le monde antique et, surtout, avec l'archéologie, de plus ou moins vérifier ce que racontent les historiens antiques, car ceux-ci n'avaient pas du tout la même conception de l'histoire que nous, en particulier pas la même conception de la vérité historique.

Mais ça, c'est mon domaine et ce sera pour un prochain message... :p

mardi 13 octobre 2009

Go back to school, young girl, and learn to read...!

Ce soir, j'ai eu mon premier cours de paléographie, ce qui m'a fait penser que je vous devais une note sur l'édition des textes antiques (et pas seulement).

La paléographie est ce qu'on appelle parfois une science "auxiliaire" : c'est elle qui permet de lire les manuscrits. Eh oui ! ça s'apprend ! Que vous soyez latiniste ou non, essayez de lire quelques mots de cette page de l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours...!

(Grégoire de Tours, Historia Francorum. Fol. 79v. Initiale ornée "A". Manuscrit : parchemin. 10 volumes. Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits (division occidentale). Latin 17655. ; source : Wikipedia)


Vous n'arrivez pas à déchiffrer un mot ? Bienvenue au club, moi non plus ! J'ai pourtant eu un semestre de papyrologie (lecture sur papyrus) grecque en L3 à la Sorbonne (mais je dois avouer que la seule fois où j'ai cru lire parfaitement du grec, i.e. à la toute dernière séance avant le partiel, le passage en question était écrit... en latin) et, pour une fois, le copiste a été sympa : il a mis des espaces entre les mots (ce qui n'est pas toujours le cas).

La paléographie, c'est donc ça : la spécialité qui consiste à lire les manuscrits. J'en profite pour préciser que les manuscrits sont faits de pages en fine peau d'animal (lorsque l'animal en question est un veau, on appelle cela du velin), assemblées en cahiers et reliées. C'était donc avant que le papier nous parvienne de Chine et, avant que les Anciens mettent au point la technique des manuscrits, ils écrivaient sur des rouleaux de papyrus, ce qui ne facilitait point la lecture (cf. image ci-dessous)...

(Linos (inscription, à gauche) tenant un rouleau de papyrus et Mousaios (inscription, à droite) tient des tablettes de cire pour écrire. Médaillon d'une coupe attique à figures rouges, par un peintre d'Erétrie, 440-435 av. J.-C., département des Antiquités gréco-romaines du musée du Louvre ; source : Wikipedia)

"Mais à quoi donc peut bien servir d'apprendre à lire des manuscrits ?! Encore un truc qui ne sert à rien !" me dira Not' Président (et peut-être son fils, puisqu'il est partout).

Oui, sauf que : je me doute bien que tu n'as jamais ouvert un Virgile ou un Cicéron de ta vie, voire même pas un Platon, mon p'tit Nico (je me permets de te tutoyer, hein ! J'estime que quand on dit devant elles, à une assemblée de personnes, qu'elles sont nulles et qu'on se permet donc de leur cracher à la figure, cela crée une certaine "intimité"). Mais imaginons que cela te soit déjà arrivé (demande à ta femme, ce sont des choses qui arrivent) : comment c'est-y que ton texte, il a traversé les siècles, depuis le tout premier de notre ère, pour terminer entre tes mains ? Tu y as pensé, à ça ? Non, bien sûr.

Il y a pourtant tant de choses qui ont fait que de nombreux chefs d'oeuvre de l'Antiquité nous sont, quand on a du pot, connus seulement de nom, sans qu'on puisse savoir ce qu'ils racontaient exactement ! Pour vous donner une idée, tout ce qui nous est parvenu de la littérature antique jusqu'à saint Augustin (IVème siècle après) correspond précisément à l'oeuvre de ce même Augustin. Parmi les diverses causes qui ont fait que certaines oeuvres ne nous sont pas parvenues ou ne nous sont pas parvenues entières (sur les 142 livres de l'Histoire romaine de Tite-Live, historien du début du Ier siècle après, qui a écrit en partant de la fondation de Rome jusqu'à, sans doute, la fin du règne d'Auguste, il ne nous en reste plus que... 35), on peut compter, en vrac : les guerres, les incendies, les anathèmes des papes, les souris, un toit qui fuit, j'en passe et des meilleures.

(Aristote, début de la Physique. Manuscrit médiéval en latin, texte grec original ajouté dans les marges. Bibliotheca Apostolica Vaticana ; source : Wikipedia)

Or, dans l'Antiquité et au Moyen Age, la transmission et la diffusion des textes se faisaient en recopiant chaque manuscrit à la main, principalement dans les monastères. Le problème, c'est que de tels travaux comportaient nécessairement des erreurs, que le scribe ait été fatigué ou qu'il ait sciemment voulu corriger le texte. Pour parvenir à une édition qui soit aussi proche que possible de l'original antique (j'écris "aussi proche que possible", parce que les manuscrits les plus anciens que nous ayons datent du IVème siècle après, ce qui est très postérieur au IVème siècle avant de Platon, par exemple), il faut donc lire tous les manuscrits d'une oeuvre et commencer par les comparer les uns avec les autres, pour voir lequel a été copié sur lequel, etc.

Pour ce faire, on compare les erreurs, parce que c'est précisément ce qu'ajoute chaque scribe en recopiant, sa "touche personnelle" si vous voulez. Donc, par exemple, si on part d'un manuscrit A mettons avec une erreur α : deux moines différents le recopient, ce qui donne deux nouveaux manuscrits, B et C, qui ont tous les deux l'erreur α, qui a été recopiée, + de nouvelles erreurs, différentes celles-là, qui ont été ajoutées par chaque copiste. En comparant les erreurs des manuscrits B et C, on voit qu'elles ne sont pas toutes les mêmes, donc C n'a pas été copié à partir de B, ni B à partir de C, mais comme certaines sont quand même pareil, cela veut dire qu'ils ont tous les deux été copiés à partir du même manuscrit. A la fin, on parvient à une sorte d'arbre généalogique, auquel on donne le nom grec de "stemma" (parce qu'on a quand même le droit de se la péter un peu). Tout ça, c'est le boulot des philologues.

Cette phase-là, c'est l'établissement du texte et ce n'est qu'une fois qu'on l'a passée qu'on peut se lancer dans la traduction. Evidemment, lorsque vous achetez en librairie une oeuvre de l'Antiquité, tout ce travail-là ne se voit pas, si ce n'est qu'il est parfois indiqué "texte établi et traduit par...". Mais, dans les éditions scientifiques, sous le texte original sont indiquées toutes les variantes trouvées pour telle ou telle expression, voire tel ou tel mot : on appelle ça l'apparat critique. Parfois, ça ne change pas grand chose, surtout quand il est manifeste que telle version de tel manuscrit est en fait une erreur de lecture du copiste (pour reprendre un exemple que j'ai vu aujourd'hui, c'est très vite fait d'écrire "neGati sunt", "ils furent niés", à la place de "neCati sunt", "ils furent tués", surtout quand le texte original était écrit en majuscules : C et G, ce n'est pas si différent que ça quand l'attention se relâche pour une raison ou pour une autre), mais parfois, ça change tout (cf. toujours l'exemple que je viens de donner).

Alors, évidemment, on peut considérer que la papyrologie, la paléographie et la philologie sont des sciences "auxiliaires". Il n'empêche que, sans elles, les sciences non "auxiliaires" que sont, entre autres, la recherche en littérature, l'histoire et la philo, seraient bien emmerdées avec leurs textes pas sûrs du tout.

Il ne me reste donc plus qu'à vous donner un dernier exemple photo d'à quoi on peut être confronté quand on fait de la paléographie (ou de la papyrologie) :

(Le roi Childebert III rend un jugement qui accorde à l'abbaye de Saint-Denis la terre de Hodenc-l'Evêque dans l'Oise. Dates 23-12-0695 ; 23-12-0695. Document en latin. Parchemin de taille environ 26 x 48 cm ; source : Wikipedia)
Maintenant, j'espère que tous ceux qui écrivent comme des cochons se rendent compte de la merde qu'ils laissent aux générations futures qui devront déchiffrer leur prose...!