jeudi 7 janvier 2010

What's on a student's mind... pendant une reprise d'exposé.

« Bon, je vous remercie pour cet exposé... Je vais donc procéder à la reprise...

Aïe, aïe, aïe, elle a tiré une sacrée tronche tout du long, c'est sûr, ça va saigner... (épaules rentrées, sourire un peu crispé).

... Donc j'aurais quelques petites remarques à vous faire. Et tout d'abord la première, qui n'est en fait pas de votre faute, c'est que je viens de tomber sur un article beaucoup plus pertinent et éclairant que ceux que je vous avais demandé de lire.

Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit, pourquoi tu ne me l'as pas dit, pourquoi tu ne me l'as pas dit, pourquoi... Je le sa-vais, que j'aurais dû faire des recherches bibliographiques en plus, je le savais !

... Vous avez parfaitement bien expliqué M. X, c'était même plus clair que dans son livre, mais en vous entendant, je me suis rendue compte de combien M. Y et lui avaient faux à propos de ce mythe.

Ouh, la vache, ça va vraiment être un massacre. (sourire encore plus crispé)

... Et puis aussi, il faut savoir que le mythe de Prométhée créant l'homme n'est absolument pas attesté dans les textes. C'est quelque chose de populaire qui apparaît très tard.

Mais bon sang, je ne l'ai quand même pas inventée, celle-là ! Je lui dis que Prométhée est le dieu des potiers du Céramique et que le verbe utilisé fait explicitement référence à cette activité ? Je lui dis ? Je lui dis...? Et si c'était encore une grosse connerie...? Bon, je lui dis ou non ?

... Bon, donc, ça, c'est faux. Maintenant passons à...

Trop tard...

... Et vous savez, Platon parle aussi de ce mythe à de nombreux endroits dans la République, en plus des deux passages que je vous avais demandé de traiter. A chaque fois, il fait allusion aux démons ; ça aurait pu vous mettre sur la voie.

Mais pourquoi je n'ai pas relu en une semaine les 500 pages en traduction de la République de Platon ? Pourquoi ? pourquoi ?

... Je n'ai d'ailleurs pas très bien compris : vous avez l'air de ne pas savoir que les gardiens et les guerriers sont la même chose...? Attention, on peut éventuellement faire une première classe avec les chefs des gardiens, mais il faut bien montrer que c'est la même chose.

Kiling ! kiling ! (bruit des points de ma note finale allant se fracasser sur le plancher)

... Il est d'ailleurs assez remarquable que le genre de vie que Platon préconise de leur faire mener ressemble de manière frappante à celui des... des...?

Merde, merde, merde, je le sais, ça, je le sais ! Mânes de ma terminale, à mon secours ! Mais bordel, pourquoi je n'ai pas relu la République pendant les vacances ! Nom de Dieu, c'est quoi, déjà ? C'est pas les hoplites, c'est pas les éphèbes, c'est... c'est...

... des Spartiates, bien sûr. Platon emploie même de terme de "sissytie" pour leurs repas communs.

Kiling ! Kiling ! Bordel, elle va me coûter cher, celle-là, ça va être terrible...! Surtout, surtout, ne pas avoir de rictus crispé, ne pas trop sourire non plus, respire un bon coup ma fille, ça finira bien par se terminer et un jour, peut-être, la latiniste que tu es aura l'Immense Fortune d'enfin valider un cours en latin... »

mercredi 6 janvier 2010

Grandes Ecoles et boursiers

Il faut bien que j'en parle, parce que cette histoire est en train de prendre de sacrées proportions et que les Descoing, Minc et autres Pinault font comme s'ils n'étaient pas parfaitement au courant des nuances à apporter : toutes les exagérations sont bonnes, pour caricaturer ceux qui ne sont pas d'accord et avoir le beau rôle tout en refusant de discuter honnêtement avec eux.

Pour commencer, les Grandes Ecoles ne refusent pas les élèves boursiers, tout comme elles ne cherchent pas à ne recruter que des enfants de "bonnes familles". On y entre sur concours : c'est un moyen, certes, parfois cruel, mais au moins égalitaire : les copies sont anonymées, tous les candidats passent les mêmes épreuves, au même moment.

Maintenant, ce qu'on reproche à ces concours, ce n'est pas tant leur organisation que le fait que tous les candidats ne soient pas exactement égaux face à eux, parce qu'ils n'ont pas tous exactement le même niveau. Ça, si je peux me permettre, c'est une tarte à la crème : dans aucun concours les candidats ne sont au même niveau. C'est même précisément pour cela qu'on les organise : pour ne sélectionner que ceux qui ont le niveau requis ; et s'il y a plus de candidats qui ont ce fameux niveau requis que de postes, alors entre en jeu l'aléa des concours : tel jour, à tel moment, vous avez été meilleur ou moins bon qu'un autre ; ça aurait peut-être été l'inverse un autre jour, à un autre moment, mais c'est comme ça. Inutile de s'étendre sur le fait que les concours, tous les concours, sont des instantanés.

Donc, en fait, le débat porte soit sur l'enseignement délivré en primaire, collège, lycée, soit sur celui délivré en classe prépa. Les Grandes Ecoles et le concours n'y sont par conséquent pour rien ; ce qu'il faut, c'est permettre aux élèves boursiers (et non boursiers aussi, d'ailleurs, parce qu'il en a aussi un certain nombre qui sont tout aussi méritants et dont les parents ont des revenus qui les situent juste au-dessus du plafond pour avoir une bourse ; il faut même d'autant moins les oublier que, vu la réduction du nombre de bourses et le relèvement des plafonds qui en découle, il y en a de plus en plus) d'accéder à un enseignement dont la qualité leur permettra ensuite d'avoir autant de chances que les autres lorsqu'ils présenteront le concours.

Cela revient à reconnaître qu'il y a des différences de niveau et d'hétérogénéité dans l'enseignement délivré en France et c'est cela qui est le vrai problème. Cela non plus, ce n'est pas nouveau, mais plutôt que de s'y atteler, manifestement, certains préfèrent chercher un bouc émissaire pour le pointer du doigt et s'en tirer sans rien changer à la situation. Vous comprenez dès lors avec quelle ironie j'ai lu la "tribune" de Minc et Pinault dans le Monde, finissant par la fameuse citation du Guépard de Lampedusa : "Il faut que tout change pour que rien ne change". Hu, hu, hu... Ceci dit, ce n'est pas la première fois que ces deux trublions auraient mieux fait de réfléchir avant d'ouvrir la bouche.

Nos amis Minc, Pinault et Descoing, donc, ne veulent pas essayer de trouver une solution au problème de l'enseignement délivré en France. Ce qu'ils proposent, c'est un emplâtre sur une jambe de bois : 30 % de boursiers dans les Grandes Ecoles, avec recrutement spécifique.


Je me permets ici d'ouvrir une petite parenthèse : à l'Ecole Normale Supérieure, le recrutement sur dossier existe déjà. Pour intégrer, il faut être suffisamment bon dans toutes les matières au concours ; or il y a des gens qui sont excellents dans leur spécialité, mais pas assez bons ailleurs et qui, pour cette raison, n'intègrent pas ; ce serait dommage de les rater. Il existe donc une procédure d'admission sur dossier (en règle générale, pour les khûbbes), qui se fait par département ; vous êtes pris dans le département de votre spécialité et vous ne pouvez pas en changer ensuite (tandis que les élèves, même s'ils sont entrés en physique, peuvent ensuite décider de faire de l'histoire et inversement ; enfin, théoriquement : personnellement, j'aurais été incapable de me lancer dans les maths, la physique ou la chimie). Il n'y a donc pas que le concours pour entrer à l'ENS. Fin de la parenthèse.


Retournons au recrutement spécifique de boursiers. Pourquoi les recrute-t-on de manière différente ? Parce qu'on reconnaît qu'ils n'auraient pas le niveau requis pour être reçu à l'issue du concours. C'est là que Descoing vous explique que pof ! comme par magie, ils entrent à Sciences Po' et, tout d'un coup, ils sont du même niveau que les autres. Vous y croyez, vous, à ça ? Vous pensez que, d'un claquement de doigt, des années de lacunes dans l'enseignement de l'histoire ou du français vont être comblées ? Evidemment que ce sont les meilleurs élèves qui sont pris ; il n'empêche qu'ils en bavent au début, précisément parce qu'ils ne sont pas au niveau de leurs petits copains et qu'ils doivent donc bosser deux fois plus après avoir intégré : vous appelez ça de l'égalité ?

La vérité, c'est que c'est avant qu'il faut faire quelque chose, soit en instaurant des classes préparatoires au coeur des ZEP, soit en organisant, au lycée, ou au sein même de la prépa (mais ça me semble difficile, vu le volume horaire déjà important), des cours en plus pour les meilleurs élèves, permettant de leur donner les mêmes chances qu'aux autres. C'est à cela que servent les programmes d'échange entre les élèves des Grandes Ecoles et les lycées en zone défavorisée, par exemple, ou encore ceux d'accompagnement des élèves boursiers, sur le modèle de ce qui a été mis en place à Henri IV. Mais ce genre d'expériences mériterait d'être généralisé et étendu à tout le territoire.

Et puis on pourrait rêver, aussi, que l'Etat décide vraiment qu'il doit y avoir un enseignement de qualité partout en France, en donnant de vrais moyens aux ZEP, parce que dire "on va vous aider" et diminuer le nombre de profs, surveillants et autres, c'est vraiment se foutre de la gueule du monde et prendre les gens (en particulier ceux qui habitent les zones défavorisées) pour des crétins aveugles et schizophrènes.

Mais l'Etat ne veut pas de ça. Ce qu'il veut, surtout, c'est que rien ne change, parce que ce système à deux (voire trois ou quatre) vitesses avantage, précisément, ces classes dirigeantes qui n'ont absolument pas envie de voir des jeunes de banlieue damner le pion à leurs rejetons au concours de Polytechnique et, ensuite, leur succéder au plus hauts postes. Finalement, cette situation les arrange bien et ils ne font semblant de chercher de vraies fausses solutions que pour donner aux gens l'impression qu'ils font quelque chose, afin qu'ils cessent de s'agiter par révolte indignée.

Cette histoire de boursiers n'est rien d'autre qu'un fumigène pour détourner l'attention et ne rien changer, accompagné d'un dénigrement des opposants, en les traitant de réactionnaires pour justifier son propre refus de discuter avec eux en faisant un minimum preuve d'honnêteté intellectuelle.

Mais bon, ça non plus, ce n'est pas nouveau.

mardi 5 janvier 2010

C'est la rentrée !

Oui, enfin, bon, la rentrée de janvier, quoi, celle qui voit tout le monde lesté de deux bons kilos en trop pour cause d'agapes festives, ainsi que de bonnes résolutions à la con (comme "j'arrête de faire un blog blanc sur fond noir : ça arrache les yeux de tout le monde"). Si je devais en prendre une solennellement, ce serait de répondre de suite aux mails qu'on m'envoie (parce que, si je ne le fais pas immédiatement, j'oublie et répondre avec au minimum un mois de retard, franchement, c'est la lose).

Ou plutôt :

- finir de relire et de bosser séparément mes Vies avant la fin du mois
- réussir ensuite à faire un plan détaillé du feu de Dieu de mon boulot (penser à trouver une idée de plan, déjà)
- commencer à rédiger TÔT (mais genre vraiment tôt)...
- ... pour finir TÔT (même remarque) et pouvoir commencer TÔT à chercher un appart' sur Paris.

Et surtout, surtout, surtout :

- monter un projet de thèse mieux que du feu de Dieu, pour avoir ensuite un poste d'AMN (Allocataire Moniteur Normalien), mon Saint Graal en cette année 2010. J'ai reçu de dossier pour la bourse et tout le tralala, mais c'est aussi clair que du pétrôle de l'Erica sur une plage bretonne...

Pour la partie technique, il faut que je monte un dossier de deux à cinq pages sur mon projet de recherche, avec bibliographie et notes de bas de page (genre : "vous n'avez pas commencé à bosser sur votre sujet, mais vous devez déjà savoir tout ce que vous aurez à lire, les articles auxquels vous ferez référence en note, etc." Heu... si je n'ai pas commencé, comment puis-je savoir ce qui rentrera exactement dans le cadre de ma thèse ?). Il faut aussi que j'en fasse un résumé de 25 lignes maximum (ça, c'est pour la partie "mais si, mais si, qu'on va le lire, votre projet de deux à cinq pages ! Il est impensable qu'on ne s'en tienne qu'au résumé !").

Par ailleurs, il me faut un avis circonstancié et un commentaire : de mon directeur de thèse ; du directeur de mon laboratoire ou de mon équipe d'accueil (ça sent à plein nez le "ah bon ? les littéraires ne bossent pas dans un labo ? bah qu'est-ce qu'on peut mettre, alors ?) et du "directeur de votre département de rattachement, sur le choix de la localisation" (je ne vois pas trop ce qu'on peut dire là-dessus à part "bah, écoutez, elle a trouvé un boulot là-bas, c'est plutôt bien, par les temps qui courent !").

Je suis en train de me rentre compte qu'en fait, il n'y a rien sur le fameux poste d'AMN. On dirait bien que c'est vraiment découplé, cette année et qu'il va encore plus falloir aller le chercher avec les dents. Question subsidiaire : mon "équipe d'accueil" de rattachement, c'est obligatoirement celui de l'AMN ou...?

Finalement, la bonne résolution des mails risque de m'être fort utile : y a de l'échange de courrier électronique en perspective.

dimanche 3 janvier 2010

La mort de Germanicus 4 : résultat des courses

Que faut-il conclure de tout cela ?

Un historien comparerait les divers éléments des deux versions, essaierait de déterminer les sources d'où Tacite et Suétone tirent leurs récits et de voir si, oui ou non, on peut avoir quelques certitudes sur un possible empoisonnement de Germanicus par Pison sur ordre de Tibère.Mais cette tâche est compliquée par le fait que les Romains n'avaient pas la même conception de l'écriture de l'histoire que nous.

Pour nous, un historien doit essayer de parvenir à la vérité historique ou tout du moins s'en approcher le plus possible. Cela inclut d'être le plus objectif possible. Les historiens de l'Antiquité n'ont pas cet objectif-là : pour eux, l'histoire doit avoir, entre autres, un but moral et didactique, celui de fournir des exemples (exempla) à suivre ou non. Et, ce qui les préoccupe, ce n'est pas tant le vrai que le vraisemblable.

C'est ce qu'explique parfaitement T. P. Wiseman dans Clio's cosmetics : l'éducation romaine est fondée sur l'enseignement de la rhétorique et ce de plus en plus dans un but judiciaire (puisque, avec l'empire, la rhétorique politique devient de plus en plus illusoire). Or, dans l'Antiquité, les jugements des procès n'étaient pas tant fondés sur la vérité (souvent impossible à prouver) que sur le vraisemblable ; lisez les discours écrits par les orateurs grecs : l'argumentation tourne en général autour du thème "regardez mon client, si grand, si beau, si respectable ! Comment est-il possible d'imaginer qu'il ait pu commettre un crime pareil ???"

Cette manière de voir les choses influe aussi sur la manière d'écrire l'histoire : il est tout à fait possible de "s'arranger" avec les faits et de les présenter plus ou moins de la manière qu'on veut, en fonction du but littéraire de l'oeuvre, tant qu'on reste dans le vraisemblable. Car l'histoire est aussi une oeuvre littéraire, la grande oeuvre en prose, dont le pendant en vers est l'épopée, quand de nos jours, au contraire, les effets de style sont souvent évités par les historiens, parce qu'ils peuvent amener le soupçon d'avoir "embelli" les choses "for the sake of art" comme disent les Anglais.

Suétone a besoin d'une figure paternelle qui contraste avec Caligula : le thème de la déchéance familiale est bon, il l'a d'ailleurs déjà utilisé pour Tibère et le fera à nouveau pour Néron. Si Germanicus a bien été empoisonné, alors les accusations et les demandes de vengeance qu'il a exprimées sur son lit de mort ne sont plus celles d'un homme tombé dans la paranoïa : il n'y a plus d'ombre dans le portrait de cette figure parfaite, qui peut dès lors faire d'autant plus ressortir la noirceur de son fils.

Tacite a sans doute lui aussi Caligula en tête (les livres où il traitait de son règne ont été perdus : quand je vous dis que c'est toujours le plus intéressant qui passe à la trace philologique !), ainsi que, très certainement, sa soeur Agrippine et son neveu Néron. Tracer le portrait d'un Germanicus qui laisse percer, à la fin de sa vie, son "côté sombre", c'est déjà, en quelque sorte, annoncer les crimes qui seront perpétrés plus tard par sa fille et son petit-fils, c'est sous-entendre aussi qu'il y a déjà, dans la famille, quelque chose qui s'exprimera pleinement dans Néron et donc expliquer comment une telle lignée pourra en arriver là et trouver sa fin dans un héritier monstrueux.

Dans la Vie d'Agricola, au contraire, son objectif est plus ou moins le même que celui de Suétone dans la Vie de Caligula : cette oeuvre est fondée sur un très fort contraste de personnalités, entre le parfait Agricola et le cruel Domitien (pensez au film Gladiator : c'est tout à fait ça !). Dans cette perspective, il ne peut y avoir de nuances entre les deux. L'empoisonnement est donc subtilement présenté comme certain : Agricola en sort un peu plus grandi, Domitien encore plus cruel.


Moralité : Evidemment, ce que j'ai fait là, même en quatre "épisodes", est très résumé (j'ai, en particulier, "squeezzé" toutes les références bibliographiques), mais, si vous en voulez plus sur les rumeurs, bruits qui courent et autres ragots, je peux aussi lancer une souscription publique pour mon mémoire de M2 ! :p