mercredi 22 avril 2015

Génération Y comme upsilon : le latin et le grec contre tous les clichés

Cet article a été posté par Eunostos.



Cela ressemble au début du sketch de Raymond Devos sur le dernier soupir : 
« Allô Raymond, comment ça va ? 
– Très bien, pourquoi ? 
– Ça ne fait rien, on attendra ! » 
Les détracteurs des langues anciennes, eux, n’ont jamais eu la patience d’attendre : ils expliquent à tout le monde que le latin et le grec sont enterrés, simplement parce que, dans leur grande maturité, ils ne supportent pas que la réalité ne se conforme pas à leurs désirs. Finalement, fatigués de répéter à un demi-million d’élèves latinistes et hellénistes que plus personne ne veut faire de latin et de grec, ils veulent nous enterrer tout vifs.

Mais il y a plus : à qui est assez faible pour les croire, ils peignent un ragoûtant portrait du latiniste en zombie, ou plus précisément en vieux réactionnaire, ce qui n’est pas beaucoup mieux.

C’est à se demander qui a du mal à s’adapter à la réalité actuelle : nous ou eux. Car les profs de latin et de grec, en France, en 2015, ne sont pas ce que le Ministère se plaît à faire croire.

Latin et grec : cette alliance qui s’ignorait rebelle


 Je fais partie de ces enseignants-chercheurs en langues anciennes pas tout à fait trentenaires qui ont toujours connu le latin et le grec sous la forme d’options menacées. Les cours de latin toujours placés à 8h ou en toute fin de journée, j’ai connu. Les cours de grec ancien le mercredi midi, donnés par une prof qui donnait gratuitement l'une de nos heures hebdomadaires afin qu’on ait notre volume horaire complet pour préparer la spécialité grec ancien au Bac, j’ai connu aussi. Rien de tout ça ne nous a démontés. Les petits collégiens qui se sont entêtés et qui ont traversé toute leur scolarité malgré les flèches des clichés et les goulets des réductions d’horaires, c’est nous. Même qu’on serait prêts à le refaire.

D’ailleurs, sur le moment, ça n’avait pas l’air si héroïque. Il suffisait d’écouter un minimum en cours.

En échange, nous avons appris peu à peu à nous orienter parmi le dédale des mots d’un texte et à traduire ce texte en reconnaissant, à partir des terminaisons des mots, quelle était leur fonction grammaticale dans une phrase. Nous en avons tiré une capacité d’attention aux mots plus grande, et une meilleure maîtrise de l’articulation entre les mots et les idées, puisque nous passions notre temps à chercher comment rendre telle construction typiquement latine ou grecque par telle autre qui passait mieux en français sans trahir le sens du texte original.

Et puis il y avait la civilisation, bien sûr, l’histoire, la vie quotidienne, les mythes. Les deux allaient de pair, la langue et la culture. Quand j’ai pu lire et écrire mes premiers mots en latin, je me suis pris pour un sorcier (et je ne connaissais pas encore Harry Potter). Que dire quand nous avons appris ce mystérieux autre alphabet surgi du fond des âges, l’alphabet grec, et que nous avons commencé à lire des phrases où nous rencontrions quotidiennement Zeus et son keraunos (foudre), les theoi (dieux) et les anthropoi (humains), le Minotauros et beaucoup d’autres ? Pour croire ces enseignements « pas assez ludiques », il faut vraiment ne rien en connaître.

Les détracteurs de ces options les présentent comme réservées aux « héritiers » dont parle Bourdieu. Ils voudraient vous faire croire que ces options ne sont pas accessibles à tous, alors qu’elles le sont, et qu’ils vont les rendre accessibles à plus de monde, alors que leur réforme va provoquer la fermeture de ces options partout sauf dans les établissements privilégiés. Alors certes, il y a des choses à réformer pour améliorer la situation actuelle. Mais cette réforme-là prépare le contraire de ce qu'elle prétend. Se piquer de sociologie au service d’une réforme réactionnaire, la belle affaire ! Quand on prétend remédier aux pannes de l’ascenseur social, on ne le remplace pas par un mur d’escalade. 
La vérité est que ces options ont bel et bien profité aussi à des élèves issus de milieux non favorisés. J’ai commencé en ZEP et je n’étais pas le seul. Ni moi ni beaucoup de mes camarades n’avions de gros bagage culturel en matière d’humanités. Nous avons tout découvert petit à petit. La culture dite classique, la culture dite populaire et les blagues potaches cohabitaient sans complexe dans nos conversations. L’Antiquité, pour nous, c’était autant Les Pilleurs de sarcophages d’Odile Weulersse que la troisième déclinaison, c’était autant Ulysse 31 que l’Odyssée, autant Jason et les Argonautes que le Gaffiot abrégé, autant les Ages of Empires ou Age of Mythology que les guerres puniques, autant les dialogues d’Astérix et Cléopâtre que Tu quoque, mi fili.


Culture hybride, innovation pédagogique, diffusion des dernières découvertes, humanités numériques : la (vraie) vie des profs de Lettres classiques


Cette génération des apprenants de l’extrême, ces geeks de l’Antiquité prêts, au grand dam des « pédagogues », à retarder un peu l’heure du goûter pour s’escrimer sur la conjugaison du parfait ou réviser les attributs des dieux de l’Olympe, s’est transformée désormais en une nouvelle génération de professeurs de Lettres classiques qui œuvre depuis quelques années dans les collèges et les lycées de tout le pays, voire prépare des thèses et cherche des postes dans les universités. Cette génération est bien différente des précédentes, encore tout imprégnées de la scolarité d’après-guerre. Elle n’a pas appris les langues anciennes de la même façon, et ne les enseigne pas de la même façon. Comme chaque nouvelle génération d’enseignants, elle sait innover.

Cette génération-ci est placée sous le signe d’une hybridation des cultures typique de la société française du début du XXIe siècle. Enjointe au sexy et au cool par le feu roulant de propos discriminatoires, elle s’est mise en quatre pour renouveler l’enseignement des Lettres classiques. Elle navigue aisément de l’analyse d’une étymologie ou d'un passage d'un auteur grec ou latin à celle d’un extrait de péplum ou d’une planche d’Astérix, de Murena ou des Chroniques de l’Antiquité galactique.
Ces professeurs, à l’état d’élèves ou d’étudiants, ont connu le renouveau du péplum avec Gladiator, puis la série Rome, les Percy Jackson, 300 et le Choc des titans, bref, le nouveau déferlement de la mythologie américanisée, et ils savent à quel point il est indispensable de pouvoir l’analyser. Ils ont aussi connu des élèves de plus en plus déroutés devant leur propre langue en cours de français, et savent à quel point la pratique des langues anciennes peut les aider.

Au fait des derniers développements de la recherche française, européenne et mondiale, les profs de Lettres classiques actuels peuvent projeter aux élèves, en classe, des extraits de films, mais aussi des pièces de théâtre de Plaute dans les mises en scène contemporaines, ou les entretiens de Jean-Pierre Vernant sur les mythes grecs, voire des morceaux de musique antique reconstitués par l’ensemble Kérylos, sans parler des docu-fictions français ou britanniques du type Le Destin de Rome ou Le Dernier Jour de Pompéi.
 À l’écoute des dernières découvertes archéologiques et des dernières avancées de l’anthropologie historique, ils peuvent rappeler que les temples et les statues des Grecs étaient peints de couleurs vives (alors que tant de films s’évertuent encore à les garder tout blancs) ; ils peuvent expliquer que les Gaulois n’avaient pas d’ailes sur leurs casques, mangeaient plus d’animaux d’élevage que de sanglier et formaient une mosaïque complexe de peuplades autonomes bien plutôt que « la France avant la France ».
 Au besoin, ils donnent aussi un coup de main pour décortiquer l’émission du dernier ingénu qui pense avoir retrouvé l’Atlantide ou pour descendre en flammes ces ésotéristes et ces gourous dont les conférences, prétendument philanthropes, font en réalité du rabattage pour le compte de telle ou telle secte (vous savez, ces sectes aux noms trompeusement scientifiques mal bricolés à partir de racines grecques…).

Élevée à l’informatique, cette génération s’est longuement escrimée sur les polices grecques et a vécu l’arrivée de l’Unicode. Pour ses recherches et la préparation de ses cours, elle dispose d’innombrables sites Web et de bases de données en ligne (Itinera Electronica, la Perseus Digital Library, le LIMC pour les images, le Thesaurus Linguae Graecae, le portail Persée pour les revues, sans compter les sites des musées comme le Louvre). Pour préparer leurs cours, ces enseignants peuvent compter sur des logiciels libres comme Collatinus intégrant des dictionnaires en ligne.
Pour intéresser les élèves, ils expérimentent, alternant la grammaire, la civilisation et la mythologie, croisant littérature, histoire, histoire des arts et archéologie, insufflant ici du ludique, là un peu de latin parlé, ailleurs un projet d’arts plastiques : l’interdisciplinarité, ils la connaissent depuis belle lurette. À l’occasion, ils contribuent en bénévoles à Wikipédia (voyez le groupement de portails sur le monde antique) ou postent sur Wikimedia Commons des photos librement diffusables d’œuvres antiques en haute définition (allez voir les vases grecs, par exemple).

Imaginer une prétendue guerre entre le Gaffiot et l’iPad, comme le fait un article récent de L'Obs en opposant Régis Debray à Najat Vallaud-Belkacem, c’est ignorer que le Gaffiot et tous les dictionnaires de langues anciennes circulaient en version numérique bien avant la sortie de l’iPad. De tels préjugés ne tiennent pas longtemps face à la réalité de la recherche dans ce domaine qu’on appelle les humanités numériques, qui est en plein essor et dont les professeurs du secondaire profitent aussi.
Faut-il rappeler que le Thesaurus Linguae Graecae, cette incroyable base de données qui rassemble sous forme numérique l'ensemble de la littérature grecque antique, a été commercialisé en CD-Rom dès 1985 et que c’était à l’époque le premier CD à stocker autre chose que de la musique (il se trouve désormais entièrement en ligne) ?
En France, pour les professeurs de collège, faut-il rappeler au Ministère l’existence de sites comme Weblettres, ou même son propre site Eduscol, qui propose notamment des ressources pour les langues anciennes ? 
De qui se moque-t-on avec ces clichés ridicules ? Nous avons déjà des outils numériques, nous ne demandons qu’à en avoir davantage : qu’on nous en donne donc, des Gaffiot sur iPad, mais d’abord, qu’on nous laisse déjà des volumes horaires décents pour assurer nos cours !

Devant vos yeux ébahis, Collatinus, un logiciel gratuit d'aide à la traduction latine qui peut identifier un mot sur un simple clic avec son dictionnaire de latin intégré. Il faut quand même des humains pour traduire le texte (ça, même Google Traduction ne sait pas faire).

Des mensonges multipliés avec une frénésie panique


Heureux d’avoir franchi avec succès toutes les épreuves jusqu’à présent, très (trop ?) imprégnés de cette philosophie antique qui valorise la recherche de la sagesse plutôt que celle de la richesse ou de la renommée et qui méprise l’orgueil et la démesure, ces profs de Lettres classiques nouvelle génération sont indécrottablement pleins d’énergie et avides de diffuser autour d’eux ce savoir acquis de haute lutte.
Chaque année, ils se battent pour obtenir la reconduction de leur volume horaire, parfois face à des chefs d’établissement qui louvoient avec la loi en n’attribuant pas les heures prévues par le Ministère (qui ferme les yeux).
Chaque année, ils vont présenter les options de langues anciennes aux élèves de 6e et de 4e, démontent les clichés auprès des enfants et des parents, ou, pire, de principaux ou d’inspecteurs si pétris de préjugés qu’ils n’ont pas le centième de la curiosité d’un élève de 6e.

Se retrouver aux prises avec leur propre ministère, au fond, n’est qu’une épreuve de plus. Elle n’en est pas moins scandaleuse. Aussi aberrant que cela paraisse, la Ministre et les gens chargés de promouvoir cette réforme fondent leur communication sur un déni complet de la réalité si patent qu’on finirait par en être gêné pour eux, si ce n’était pas à eux d’en avoir honte.

Quand on a étudié la rhétorique antique, on décortique sans mal la rhétorique ministérielle. Celle-ci ne brille pas par son caractère constructif, mais par sa violence. Mensonges patents, calomnies à peine voilées, mépris et cynisme n’ont rien à envier aux tactiques mises en œuvre dans le privé contre les employés trop remuants. 
Rappelons aux communicants, à la Ministre et aux journalistes que les déclarations faites sur les plateaux télévisés ou même en réponse aux questions posées à l’Assemblée n’ont pas valeur de loi : c’est sur les projets d’arrêtés, sur les volumes horaires, sur les budgets et sur les programmes que cette réforme doit être évaluée. 
Or, en dépit des déclarations d’intentions, les moyens ne sont pas là, les programmes ont été supprimés, les options sont extrêmement fragilisées (en langues anciennes comme en langues vivantes, étrangères ou régionales) et, dès qu’on prend un peu de recul, c’est l’étude de l’Antiquité à tous les niveaux qui est mise en danger.

Aucune rhétorique ne peut maquiller cela face à une lecture attentive des textes. Tout ce que ces prétendus réformateurs peuvent tenter de faire et qu’ils s’emploient à faire avec une frénésie panique, c’est brouiller les pistes en multipliant les annonces contradictoires et encourager la population à se complaire dans les préjugés anti-intellectualistes au lieu de regarder ce qu’on s’apprête à lui enlever.

Mais si les concepteurs de cette réforme pensaient réellement que tous les amoureux de l’Antiquité étaient de vieux croulants réactionnaires, ou qu’ils pourraient faire gober ça aux gens en dépit de la réalité du terrain partout dans le pays, ils vont au-devant d’énormes désillusions. Les enseignants de Lettres classiques du XXIe siècle, quant à eux, ont encore de beaux jours devant eux, merci. Mais avant tout un combat à mener, ici et maintenant. 

Mais on aime bien les vieux érudits aussi (tant qu'ils ne sont pas maléfiques).

Quelques liens pour s'informer et pour agir


Le site "Avenir latin grec", lancé par deux professeurs de Lettres classiques, propose une analyse de la réforme qui explique les inquiétudes des enseignants. Le site rassemble aussi une revue de presse et une revue de Web très complètes, qui incluent aussi les analyses, articles et tribunes des deux camps (aussi bien les opposants que les partisans de la réforme) : idéal pour s'informer, donc.

Le site de l'association Arrête ton char contient de nombreuses ressources, dont un dossier récapitulatif sur l'enseignement du latin et du grec dans la réforme (qui reprend chronologiquement et analyse les projets d'arrêtés, les programmes et les déclarations variées émanant du Ministère). Il propose aussi une infographie "Avant/Après la réforme" pour comprendre ce qui changerait. Si ça vous donne l'impression que la réforme est une usine à gaz illisible, vous risquez d'avoir raison, mais il faut s'y coltiner pour comprendre ce qui va et ce qui ne va pas.

Deux pétitions de soutien aux langues anciennes (chacune dépassant actuellement les 35 000 signatures) :

lundi 16 juin 2014

Le Retour de l'Article Tapé à la Machine

J'ai beau être considérée comme vieille par certains de mes étudiants (c'est un des avantages et des inconvénients du fait de passer du Bon Côté du Bureau), je n'ai jamais connu les machines à écrire. 

Quand j'ai eu quatorze ou quinze ans, mes grand-parents maternels m'ont offert mon premier ordinateur portable, un PC pesant trois tonnes, que j'ai chéri et conservé jusqu'à mon année de M1, lorsque j'ai été obligée de mettre une bouteille d'eau pleine derrière l'écran pour qu'il reste ouvert. C'est là où je suis passée au Mac, jusqu'au Caius Plinius Secundus que j'ai maintenant.

J'ai donc toujours eu l'habitude de lire des textes tapés sur ordinateur, y compris dans les ouvrages que j'ai eu à écluser aux divers stades de mes études. Il y a quelques années, je suis tombée sur une thèse reliée entièrement tapée à la machine, avec des trous pour ajouter à la main les mots grecs. C'était fort divertissant, sachant que cet ouvrage est ensuite devenu un grand classique et que j'avais donc très probablement entre les mains sa toute première version, avant une diffusion éditoriale. C'est un des avantages (et des inconvénients) de la bibliothèque d'Ulm : on déniche parfois des exemplaires assez improbables.

Mais là, avec ce supplément à une revue de 1995, sincèrement, je ne m'y attendais pas, d'autant que la plupart des articles étaient tapés à l'ordinateur. Je me suis toutefois assez vite rendue compte que la typo était peu cohérente, voire complètement anarchique : des polices différentes, des tailles différentes, des espacements différents. Hmm.

Et soudain : surprise ! des articles tapés à la machine. Avec les mots latins soulignés à l'ancienne, parfois à la main. Celui que je devais lire était même un must du genre : à la machine, non justifié (nécessairement) et... avec des indications manuelles sur les changements typographiques à apporter avant l'impression finale.

Clairement, l'auteur considérait cette version comme plus ou moins un brouillon à améliorer formellement et comptait sur les éditeurs pour effectuer les modifications. Sauf que ceux-ci 1) avaient manifestement l'intention de relier tels quels les articles qu'on leur avait envoyés ; 2) n'ont encore plus manifestement pas eu le temps de faire un quelconque travail d'édition. À cela, j'ajouterais que je les soupçonne de ne pas avoir eu non plus celui de jeter un coup d'oeil auxdits articles, sans quoi les indications typographiques ne leur auraient pas échappé.

En bref, un article qui, au-delà de son contenu, en dit aussi beaucoup sur la façon dont l'ensemble de l'ouvrage a vu le jour.

(Mémento des signes de correction ; photo par Kzer ; source : Wikipedia Commons)

lundi 9 juin 2014

Attendre

S'il y a bien un truc que je déteste, c'est attendre que d'autres que moi fassent quelque chose. Dans une queue de trois kilomètres, je peux éventuellement réussir à prendre mon mal en patience, mais envoyer un mail et attendre une réponse, assez rapidement, je trouve ça insupportable.

En ce moment, entre autres, comme beaucoup de doctorants, j'attends un signe éventuel pour un contrat d'ATER l'an prochain.

Le système d'attribution des postes est assez opaque, du moins dans ma discipline. À part la publication des appels à candidature sur Altaïr (et encore : certaines facs ne s'en donnent pas la peine, dont toutes les facs parisiennes), rien n'est public. Qu'on ne sache pas quand est la réunion de classement et quel en est le résultat avant qu'il soit validé par les divers conseils me paraît assez normal : ça fait partie de la tambouille interne de l'université et il serait gênant que des informations circulent avant que les choses soient définitivement fixées.

Par contre, après, je regrette franchement l'absence de publication des classements. Seuls les heureux élus sont contactés ; les autres attendent indéfiniment. L'année dernière, quelques universités m'avaient renvoyé une des enveloppes timbrées demandées dans le dossier, pour m'informer de mon classement ou non. Je n'ai pas reçu beaucoup de ces missives, mais c'était déjà quelque chose : je savais si j'avais des chances dans l'absolu, en cas d'épidémie de peste bubonique ou en aucun cas du tout.

Cette année, un nombre plus grand d'universités est passé par une application électronique, ce qui est vraiment TRÈS BIEN (je ferai un de ces quatre un bilan matériel de ma campagne d'ATER). Les autres ont aussi majoritairement arrêté de demander une enveloppe timbrée (une seule l'exigeait). Mais, du coup, je n'ai absolument aucune idée de si mon dossier a été retenu et, si oui, dans quelle position. Dans d'autres disciplines, les classements sont diffusés sur le net plus ou moins officieusement ; dans la mienne, non.

Alors j'attends.

L'année dernière, j'avais été contactée si tôt que je n'avais même pas eu le temps de commencer à stresser (j'aurais dû, vu les problèmes que j'ai eus ensuite avec le Rectorat). Cette année, j'ai tenu un jour. Le lendemain, j'ai envoyé des mails pour savoir ce qu'il en était dans Fac n°1 (celle où je fais ma thèse) et Fac n°2 (celle où je suis ATER cette année).

Il est tôt, rien n'est évidemment encore définitif et j'ai une fâcheuse tendance à toujours m'attendre au pire, mais il me faut quand même bien dire que ça ne sent pas très bon.

Fac n°1 m'a classée deuxième ou troisième, je n'arrive pas à comprendre exactement, pour cause d'informations contradictoires, et Chef n'était pas à la réunion. Si je suis troisième, c'est foutu : j'imagine fort mal une université accepter trois ATER de latin/grec, même si elle en avait besoin. Si je suis deuxième, c'est possible, mais ça se saura tard et ça a l'air mal engagé.

Fac n°2 a recruté quelqu'un pour reprendre le poste de la personne, partie à la retraite, que je remplaçais cette année. Ce nouveau prof étant, pour un an encore, à l'Institut universitaire de France, il bénéficie d'un horaire de cours réduit, avec un financement pour engager quelqu'un qui fasse les heures restantes. Il y en a plus que pour un 1/2 ATER, moins que pour un ATER complet. Toute la question est de savoir si ces crédits peuvent, précisément, passer sur la ligne budgétaire ATER et/ou si Fac n°2 a l'intention de le faire. Et Chef n'avait pas l'air très optimiste là-dessus non plus.

Bref, la situation est l'inverse de l'année dernière. L'année dernière, j'avais un poste d'ATER et j'ai dû suer sang et eau pour avoir mon détachement. Cette année, j'ai mon détachement en poche et pas de poste d'ATER.

Si je croyais à la pensée magique, je me mordrais presque les doigts de m'être mise en règle avec le Rectorat.

mercredi 14 mai 2014

Vive la somatisation

Dans les premiers jours de mai, j'avais fini avec joie mon chapitre 5 (sur 8). Il me restait à vérifier des points bibliographiques, le relire pour améliorer la formulation et écrire une conclusion digne de ce nom, mais quand même : pluie de coeurs, dance de la victoire. Je dois rendre en septembre, j'ai encore quatre mois devant moi, trois chapitres à rédiger : si j'arrive à en faire un par mois, à moi le mois d'août à relire en suffoquant dans la fournaise d'un insupportable été parisien.

Le chapitre suivant, le 6 donc, le dernier de ma deuxième partie, porte sur le portrait général des empereurs, étudiés un à un. Une sorte de récapitulation de points déjà traités avant, sous un autre angle, et une prise de hauteur vis-à-vis des forces s'exerçant sur le texte.

J'ai donc ouvert mon cahier de thèse, j'ai écrit Tibère, j'ai fait un beau cercle tout autour et j'ai commencé mon associogramme. Des idées sur Tibère, j'en ai plein. À la pelle. Mais, ce jour-là, j'avais l'impression que tout ce que je faisais était forcé, peu original et vraiment, vraiment pas satisfaisant. J'avais l'impression qu'il me manquait quelque chose. J'étais dans un train, je me suis dit que les conditions n'étaient pas optimales et que ça irait mieux lorsque j'aurai sous les yeux ma biblio, histoire de me remettre en tête les différents points de vue. Cette partie de ma bibliographie, je l'ai lue il y a assez longtemps maintenant et j'en suis à un point où j'ai l'impression que tout se mêle un peu dans un joyeux fouillis : je sais que cette idée n'est pas de moi, mais je galère à trouver dans quel ouvrage j'ai bien pu la pêcher, nom d'un publicain mal embouché.

(Tête de thésarde ne trouvant pas l'article qu'elle cherchait ; photo par Peter M. ; source : FlickR)


Une fois rentrée chez moi, je me suis précipité sur la biblio, j'ai associé des références à mon associogramme, j'ai fait un plan. Puis je me suis lancée dans mon brouillon. Je le trouvais assez rapide, mais ça pouvait encore aller et j'étais contente d'être enfin prête à entamer ce chapitre. Il faut savoir que je suis un vieux diesel, en ce qui concerne la rédaction : si je ne suis pas tout de suite hyper concentrée, je mets une bonne demi-heure à chauffer ; si je n'ai pas fermé Firefox, c'est encore pire. Mais une fois que je suis lancée, c'est bon.

J'ouvre donc un nouveau fichier, j'ajuste les paramètres que j'ai oublié de prendre en compte lorsque j'ai créé mon modèle (je me serais jetée dans un lac avec un poids aux pieds quand j'ai découvert que mes notes de bas de page étaient en interligne 1,5), j'ai jeté sur le papier quelques idées d'introduction et c'est parti.

L'intro était courte, mais, finalement, je n'avais pas grand chose à dire, à part : "Nous allons maintenant passer au portrait général de chaque empereur". Par contre, j'ai commencé à vraiment galérer au moment d'attaquer la première sous-partie : Tibère. J'avais beau avoir mon plan et mon brouillon sous les yeux, je n'étais pas satisfaite : j'ai changé l'ordre des éléments deux mille fois, je ne citais que des articles scientifiques et pas des extraits de mon corpus, quand j'en cherchais je perdais un temps précieux, etc. Le soir, j'avais un mal de crâne léger, mais certain, qui m'a poursuivie et épuisée les deux jours suivants.

Au bout de trois jours de ce traitement-là, j'ai fini par m'agacer : les cours sont finis à Fac n°2, donc je devrais profiter à fond du temps que j'ai devant moi pour avancer et voilà que je ne fous pas grand chose, à force de réécrire, refaire des associogrammes, voire un nouveau brouillon, et ne pas y arriver plus qu'avant.

(Un aperçu de l'intérieur de mon cerveau ; source : Wikipedia)


J'avais de moins en moins l'impression de maîtriser mon sujet (après cinq chapitres et avant les trois derniers, c'était un comble), ce qui fait que j'ai décidé de prendre le taureau par les cornes et de relire systématiquement toutes mes notes sur les articles et ouvrages que j'avais consultés sur le sujet. Et c'est LÀ que je me suis rappelé quelque chose que j'avais laissé de côté il y a au moins un an et demi, en me disant que je le finirais plus tard.

Quand j'ai commencé ma thèse, je me suis mise, entre autres, à relire attentivement les oeuvres de mon corpus, en me concentrant sur les passages parallèles entre les deux auteurs. J'ai ainsi obtenu une liste par empereur, que je me suis mise à analyser point par point : recopiage des passages, commentaire, recopiage des passages, commentaire, etc. Ensuite j'ai fait mon plan et je me suis rendue compte que ce travail me servirait pour des chapitres du milieu de ma thèse : je me suis donc dit que j'allais le mettre de côté et me concentrer sur la préparation du matériel pour les premiers chapitres (mes relevés d'occurrences, par exemple).

Ouais.

Sauf qu'évidemment, ce truc m'est complètement sorti de l'esprit (et ce alors que je l'ai partiellement repris pour mon chapitre 4, qui porte sur les scènes-type) et je me retrouve maintenant coincée au seuil de mon chapitre 5, parce que, sur ce point, mon subconscient a décidé de boire des mojitos les orteils en éventails.

("Salut ! je suis ton subconscient ! Ici, il fait trop beau et trop chaud, donc je ne vais pas rentrer de si tôt ; plein de poutous et profite bien du froid parisien !" ; photo par Enrico Gualandi ; source : FlickR)


Nous sommes donc le 14 mai et je viens à peine de finir mes analyses pour Tibère. J'avance vite, mais il est évident que je n'aurai pas fini mon chapitre avant la fin du mois, car il me reste encore Claude et Néron à faire dans leur intégralité et j'ai un article à rendre et une communication à venir.

Mais voyons le bon côté des choses : j'ai arrêté d'avoir mal au crâne.

lundi 12 mai 2014

Avant / après

Un lundi avant la fin des cours

7h30 : réveil et petite demi-heure de Pilates, histoire de contrer les méfaits de la position assise sur ma pauvre carcasse.

8h : douche.

8h30 : petit-déjeuner.

9h30 : heure de thèse.

10h30 : impression des textes à photocopier pour les cours de la journée.

11h : départ pour Fac n°2.

11h50 : arrivée à Fac n°2, prière à tous les dieux de l'Université pour que les photocopieuses de la salle des profs marchent => les photocopieuses marchent.

12h : premier cours magistral de la journée.

13h : sandwich en préparant les CM de la semaine prochaine.

15h : deuxième cours magistral de la journée.

16h : troisième cours magistral de la journée.

17h30 : trajet de retour, souvent en discutant avec ma collègue de latin, qui finissait à la même heure.

18h20 : back home ; violoncelle pour ne pas emmerder les voisins jusqu'à trop tard.

19h : préparation des interrogations pour les cours de langues du lendemain.

20h : découverte d'un paquet d'interrogations de la semaine précédente, perfidement restées planquées, non corrigées, dans un coin de mon trieur.

20h : éponge jetée, préparation du repas, dîner.

22h : suite et fin de la correction des interrogations, relevé des notes.

23h30 : salle de bain.

minuit : dodo.




Un lundi après la fin des cours

7h : réveil pénible parce que Monsieur a une répétition tôt ce matin.

7h30 : réveil en sursaut : merde ! j'étais censée préparer le petit-déjeuner pendant sa douche !

7h45 : petit-déjeuner.

8h15 : départ de Monsieur ; je décide finir un article de Libération.

8h45 : merde ! il est déjà presque 9h ! Pilates pour contrer les effets de la position assise sur ma pauvre carcasse.

9h10 : douche.

9h30 : heure de thèse.

10h30 : go ATER ! candidature n°10

11h15 : candidature n°11

12h : candidature n°12 ; ah zut, ils doivent envoyer un lien d'activation qui n'est pas encore arrivé, je vais imprimer, remplir et scanner les annexes, ce sera déjà ça de fait.

12h30 : "Suite à une panne informatique majeure, votre bureau de Poste sera fermé toute la journée."

12h50 : envoi des candidatures 10 et 11 dans un autre bureau de Poste.

13h : courses.

13h30 : déjeuner.

15h : suite et fin de la rédaction de mon intervention pour le séminaire doctoral Paris-Pise.

18h15 : violoncelle, histoire de ne pas emmerder mes voisins en soirée.

19h : répétition à voix haute de mon intervention, pour voir si elle sonne et tient dans les temps impartis ; retouches ; paufinage de l'exemplier.

20h30 : envoi des deux pdf à qui de droit.

20h45 : dîner.

23h : note de blog.

23h30 : salle de bain.

minuit : dodo.


Ma vie est tout à fait passionnante et ce n'est pas prêt de s'améliorer...

vendredi 11 avril 2014

Candidater ou ne pas candidater à l'ENS Lyon...

... that is la question.

Vraiment.

La campagne d'ATER pour l'an prochain a commencé et les annonces publiées ou à venir s'entassent petit à petit sur Altaïr. Cette année, je suis nettement moins stressée qu'il y a un an. Je suis déjà passée par là et c'est ma dernière année de thèse : l'objectif étant de soutenir en décembre pour les qualifications de janvier, je dois rendre en septembre ; cela signifie que, si tout va bien (et tout va encore relativement bien), j'aurai fini ou presque fini ma thèse à la rentrée, qu'elle soit scolaire ou universitaire. C'est donc moins "grave" si je pars dans le secondaire, ce qui fait que je suis beaucoup moins fébrile : je n'ai, par exemple, pas candidaté à Toulouse, alors que je l'avais fait l'année dernière.

Certaines annonces parues en ligne mériteraient d'ores et déjà de figurer dans un bêtisier : latin-philo temps plein "Santé, société, humanité" pour une faculté de médecine (bien que ce ne soit pas du tout idiot) ou encore grec "Sciences de l'agriculture". Soit ce sont des blagues, soit ça sent le poste à moutache à plein nez.

[Parenthèse explicative pour les gens normaux : un poste à moustache est un poste pour lequel une annonce est publiée (c'est un obligation légale, du moins pour ceux de maîtres de conférence et de professeurs), alors que l'université en question sait déjà, à l'avance, qui elle va prendre. Parfois, l'intitulé du poste est très large ("Littérature latine"), parfois, au contraire, il est si précis qu'il ne peut correspondre qu'à une seule personne... qui se trouve comme par hasard être celle que l'université avait déjà en tête : la vie est bien faite, non ? C'est comme si l'intitulé était : "Nous cherchons quelqu'un qui ait des moustaches d'une douzaine de centimètres de long, blondes, bien fournies et tombant en pointe juste sous la ligne de mâchoire."]

(Astérix, candidat idéal à ce poste à moustache)


Parmi ces annonces, une de l'ENS de Lyon, pour un poste en latin, dont on ne sait ni s'il est vacant (c'est-à-dire ouvert sans aucun doute en septembre) ou non, ni s'il est plein ou demi (le double d'heures, mais aussi un salaire substantiellement plus élevé).

Je suis restée en arrêt. Pas parce que mes oreilles se dressaient, mais parce que, tout à coup, je me suis demandé si j'avais envie d'enseigner là. À Lyon ou dans une ENS en général, d'ailleurs. C'est d'autant plus paradoxal que je suis moi-même ulmienne.

Je ne connais rien à l'ENS Lyon, à part que leur concours recrute des gens qui sont déjà spécialisés (là où celui d'Ulm est beaucoup plus généraliste, même si c'est moins le cas que lorsque je l'ai passé, il y a presque dix ans). Des échos que j'en ai, j'imagine une structure dynamique, sympathique, dans un cadre agréable, avec des conditions d'enseignement optimales. Un peu comme Ulm, donc.

Enseigner à des gens qui ont déjà un bon, voire un très bon niveau de latin, qui sont déjà relativement familiarisés avec la culture, la littérature, l'histoire et la mentalité latines, c'est un luxe.

Pouvoir parler des dernières avancées de la recherche sur l'Antiquité, voire même présenter en détail mon domaine de recherche à ceux qui seront très probablement mes collègues dans quelques années, c'est un rêve.

Cela montrerait aussi que je suis capable d'un enseignement de pointe, dans un CV contenant de nombreuses interventions de "vulgarisation".

Mais en réalité, la question, c'est : est-ce à ce genre de public que je veux enseigner ?

J'aime l'idée d'une fac avec un enseignement de latin ouvert à tout le monde, les bons comme les mauvais, les débutants comme les aguerris ; une fac que les étudiants des Grandes Écoles fréquentent, de toute façon (du moins, en lettres).

J'aime aussi me creuser la tête pour adapter mon propos au niveau des étudiants que j'aurai en face de moi, chercher comment expliquer simplement et de manière compréhensible des choses compliquées et/ou à la pointe de la recherche (cette année, dans Fac n°2, alors que j'avais devant moi des étudiants qui n'étaient absolument pas des spécialistes, je n'ai en aucun cas fait un enseignement "low cost" et ça n'a pas posé problème).

Par ailleurs, je me demande aussi si c'est une bonne stratégie pour avoir un poste plus tard. D'abord, si ce poste est effectivement ouvert, il y a de fortes chances pour que ce soit quelqu'un de Lyon, qu'ils connaissent, qui soit privilégié (c'est souvent comme cela que les choses se passent, au moins au niveau ATER). Ensuite, les ENS sont sans aucun doute ouvertes sur les universités, mais elles représentent aussi quand même un monde à part. Être ATER dans une fac "normale" (sans mauvais jeu de mots), c'est aussi rester pleinement dans l'université ; je me demande si un poste en ENS ne risque pas d'être "contre-productif" pour s'y insérer, malgré l'élite, le prestige et le haut niveau des cours dispensés. Pour un étudiant, oui, sans aucun doute ; mais pour une apprentie-chercheuse telle que moi, qui voudrait décrocher ensuite un poste de maître de conférence et continuer dans la recherche...?

lundi 7 avril 2014

Ras le bol généralisé

Il y a des jours comme ça où, sans vraiment savoir pourquoi, on en a un peu ras le bol de tout.

On se lève avec le génocide au Rwanda et la France qui continue à faire comme si elle n'avait rien à se reprocher dans cette histoire.

On continue avec l'impression d'aller beaucoup trop vite dans la sous-partie qu'on est en train d'écrire.

On poursuit avec la question "Postuler comme ATER à l'ENS Lyon ou non ?"

L'après-midi prend un tour décisivement irritant quand ta classe de khâgneux décide de sécher ton cours pour réviser son concours, alors que la correction de leur dernier examen blanc n'est pas terminée ; heureusement trois d'entre eux viennent te prévenir, ce qui fait que tu annules le cours, tout en ayant quand même envie de les scalper tous purement et simplement.

Enfin, la journée se termine en beauté par une lettre du Rectorat, faisant comme si tu ne leur avais pas envoyé un courrier avec accusé de réception pour leur dire que tu ne VEUX PAS une affectation pour l'an prochain et que tu n'as fait UN voeux que parce que EUX t'ont dit de le faire malgré leur propre circulaire.

Je trouve que c'est un soir à me mettre au kick-boxing.


C'est ça ou les envoyer tous se faire foutre pour devenir prof de Pilates en Italie.


Ah non, merde : Monsieur ne veut pas retourner s'installer dans son pays.


Barmaid à Bali, c'est bien aussi.

jeudi 27 mars 2014

Expo Auguste au Grand Palais

Comme annoncé dans le précédent message, j'ai vu l'actuelle expo Auguste au Grand Palais, qui a ouvert le 19 mars et fermera le 13 juillet. Je n'ai pas visité la version parisienne, mais j'ai la version romaine, en décembre dernier. C'est normalement la même, étant donné que l'ensemble est le fruit d'une collaboration entre Le Louvre et le Museo Nazionale Romano de Rome. Ceci dit, il est possible qu'il y ait eu quelques modifications : les monuments romains n'étaient pas évoqués au Quirinal, parce que les Romains les ont sous les yeux, donc il est possible que quelque chose là dessus ait été ajouté pour Paris ; de même, le descriptif sur le site de la RMN parle d'une villa gauloise dont je ne me souviens absolument pas à Rome.

Par conséquent, si vous y êtes allés et que vous constatez des différences par rapport à ce que je raconte, n'hésitez pas à commenter (même si vous n'avez pas constaté de différences, d'ailleurs) !



La première chose à dire, c'est ALLEZ VOIR CETTE EXPOSITION ! Elle est vraiment bien. Le titre français est nettement plus grandiloquent que le titre italien (qui se réduisait à un simple Augusto, mais il faut dire qu'ils ont aussi une autre exposition de référence sur le sujet, à l'époque fasciste, donc ils ont voulu faire un parallèle-opposition, souligné par l'article d'E. La Rocca dans le catalogue), mais, en même temps, il est plus proche du contenu de l'expo.

Celle-ci porte sur la figure d'Auguste, i.e. sur la construction de son image historique, de son vivant, notamment via son discours politique et le programme iconographique de son règne. L'exposition de Rome s'ouvrait ainsi très justement sur le moment où Auguste meurt, puis passait sa vie en revue, pour finir sur sa divinisation. De salle en salle, on passait par une présentation de l'ensemble de la famille impériale, avec une excellente galerie de portraits ; la lutte contre Marc-Antoine ; le jeu sur l'astrologie ; le renouveau culturel permis par le retour de la paix, avec ses propres thèmes, notamment celui du retour de l'Âge d'or ; etc.

C'était vraiment très bien fait : les commentaires étaient ciblés et intelligents, la présentation soignée et les thèmes des salles bien conçus. Pour une fois, les commissaires se sont aussi mis à la place des non-spécialistes, en mettant à la disposition du public... des loupes, afin de pouvoir vraiment observer les monnaies et les intailles présentées. Parce que, vous, je ne sais pas, mais moi, lorsqu'on me dit « Sur cette pierre semi-précieuse, on distingue parfaitement un capricorne », j'ai beau plisser les yeux et aggraver ma myopie, je ne vois pas grand chose et j'en suis réduite à faire confiance à la personne qui m'a dit ça (ou au cartel situé à côté).

(Un des plus beaux portraits d'Auguste, que vous verrez dans cette exposition ; photo : Bibi, au Musée du Capitole)


Les quelques critiques que je ferai tiennent sans aucun doute au fait que je travaille sur la manière dont les Romains ont représenté leurs empereurs. J'ai ainsi trouvé dommage que le processus conscient et soigneusement conçu d'élaboration d'un "mythe Auguste" par Auguste lui-même ne soit pas plus souligné. Dans la galerie de "portraits de famille", rien n'était dit, par exemple, sur le fait que tous les membres de la famille impériale, petit à petit, sont représentés de la même manière (c'est très visible pour les cheveux, notamment). Il y a, en particulier, un buste de Tibère, réalisé au moment de son adoption : non seulement il a été sculpté de manière à ressembler à Auguste (alors qu'il n'avait aucun lien biologique avec lui), mais en plus on lui a enlevé vingt ans, pour le représenter comme un jeune homme, alors qu'il est à l'époque d'âge déjà mûr ! Le catalogue contient bien un article par le spécialiste de cette question, l'Allemand Paul Zanker, mais il aurait été bien d'expliquer cela. À vrai dire, je pense que centrer l'exposition entière sur cette question aurait même été passionnant, en parlant très clairement de propagande et de culte de la personne : soit les commissaires n'étaient pas intéressés par cela, soit ils ont eu peur de paraître rébarbatifs au public (même si je suis convaincue qu'il était possible de rendre tout cela parfaitement accessible).

Autre point "éternelle grincheuse", la salle sur "la vie quotidienne à l'époque d'Auguste". On croirait qu'il est impossible de faire une exposition sur l'Antiquité sans aborder systématiquement la vie quotidienne. Le Musée Maillol en est même devenu un spécialiste. Même chose, j'imagine que c'est dans l'idée que ça "parlerait" plus au public : « Ouais, comme ça, ils feront le parallèle avec leur propre vie, ce sera plus concret ! » C'est franchement sous-estimer le public non spécialiste (pour ne pas dire "populaire", même si je crains que ce ne soit lui, en particulier, qui soit visé), en partant du principe qu'il est idiot et incapable, par exemple, en cette période d'affiches électorales collées sur tous les murs, de saisir pourquoi Auguste prend bien soin de se faire représenter toujours à son avantage. Sans compter que, bien évidemment, ce n'est pas le quotidien d'un habitant d'insula qui est mis en scène, mais bien celui des classes supérieures ; là, le résultat visé, c'est « c'est trop cool, y a des bijoux en or ! »

Fin du point "j'en peux plus de ces marronniers".

Donc, allez-y ! Un des commissaires est un grand chercheur italien (E. La Rocca), c'est une très bonne expo et le catalogue, tout en restant assez scientifique, est, à mon avis, compréhensible du grand public (par contre, le calque sur une couverture dorée, c'est chic et cool, mais aussi hyper fragile, donc chiant à transporter et à consulter) !

jeudi 13 mars 2014

Dilemme professoral

Oui, je sais, ça fait cinq mois.

Mais ceux qui ont bouclé une thèse une fois dans leur vie me comprendront. Surtout s'ils ont, comme moi, bénéficié d'un contrat d'ATER temps plein. Avec de vrais bouts de cours magistraux dedans. Pour ceux qui ne sont pas passés par là, disons que, lorsque j'arrive à bosser une heure sur ma thèse tous les jours, ce n'est déjà pas mal, alors, entre mon sommeil et ce blog, j'ai choisi, désolée.

C'est seulement maintenant que j'arrive un peu à sortir la tête de l'eau, d'où ce retour en presque fanfare. C'est que je ne vous ai pas oubliés, vous, les trois pelés et un tondu qui passez encore par ici. J'ai quand même accumulé plein d'idées de notes, dont la plus futée serait (ou sera, mais je ne veux rien promettre, vu ce qui s'annonce pour les prochains mois - juste une info, quand même : j'ai été prise à la FIEC !!!) un post sur l'expo Auguste, qui va s'ouvrir au Grand Palais et que j'ai vue à Rome en décembre (oui, j'étais à Rome en décembre). Bref, ça va venir.

Côté thèse, j'en suis aux 2/3 de mon chapitre 4 (sur 7) et j'ai l'impression de pédaler dans la semoule tout en travaillant très beaucoup.

Il était donc temps que je me remette la tête sous l'eau et reprenne du retard dans ma préparation de cours en revenant ici. Typiquement, c'est avec une question sur la gestion de mes cours.

Je viens de découvrir que deux étudiantes, dont je pensais qu'elles avaient arrêté le latin, sont en fait inscrites à mon cours. Au bout de six semaines (sans compter les vacances), vous imaginez mon ahurissement quand j'ai entendu une autre étudiante, qui, elle, est toujours là, me demander si elle pouvait prendre des feuilles pour elles.


(Prof de latin découvrant par hasard l'inscription de deux étudiantes après six semaines de cours)

Le soir même, j'avais un mail commun des deux absentéistes, m'expliquant le pourquoi du comment de leurs "nombreuses absences" ("disparition totale" serait plus juste, de mon point de vue), s'excusant de ne pas m'avoir prévenue et me promettant moults justificatifs. Le fait est qu'elles ont eu de fort bonnes raisons de sécher. Mais cela n'explique pas pourquoi les problèmes de l'UNE ont entraîné l'absence des DEUX et, surtout, sur six semaines, faut pas déconner.

OUI, MAIS VOILÀ : quand j'étais en L3 (vous savez, du temps des Ages Farouches), j'étais censée assister à un TD de grec. Et dire que le niveau de ce TD était bas, c'est être encore en dessous de la réalité. Il faut dire qu'il était suivi d'une heure de renforcement sur la base du volontariat, donc il était plein de grands débutants avec des lacunes diverses, variées et assez étendues (la réponse à votre question « Mais qu'est-ce que tu foutais là ? » est : parce que j'avais cours ailleurs à l'heure des autres TD).

Au bout de deux semaines de ce traitement, j'allais à ce cours comme à l'échafaud et devais faire des efforts surhumains pour ne pas sauter sur la table en dansant la Carioca quand quelqu'un ne reconnaissait pas le nominatif d'un mot courant.

(Attention : ne pas savoir décliner logos en L3 peut avoir des effets surprenants sur certains de vos camarades de TD)

Et puis, au troisième cours, la prof a dit, en me regardant droit dans les yeux : « S'il y en a qui sont très bons et qui préfèrent travailler tout seuls, ils peuvent ne venir que de temps en temps ou juste aux partiels, je corrigerai leurs copies. » Inutile de dire qu'elle ne m'a ensuite revue que quatre fois dans l'année. Je sais qu'elle s'en est ensuite mordue les doigts, mais elle a tenu sa parole et m'a toujours corrigée sans rien dire. Je pense que je lui en serai éternellement reconnaissante.

Mes deux étudiantes sont plus ou moins dans ce cas-là. Ce n'est pas que leur niveau est bien plus haut que celui de l'ensemble du groupe, mais elles travaillent quand même sérieusement leur grammaire latine et récupèrent les notes de leur camarade présente. Sauf qu'il ne s'agit pas d'un arrangement entre nous, étant donné que je n'étais pas au courant. Bref, je suis coincée entre "le règlement, c'est le règlement et il ne faut pas déconner : envoyer un mail prend deux minutes ; en plus, vis-à-vis de la fac, ce n'est pas très réglo" et "ne sois pas si psychorigide, pense à Mme Machin à la Sorbonne et PAIE TA DETTE PAR JUPITER !!!"

M'enfin, quand même, faut pas déconner. 

mercredi 6 novembre 2013

Petite typologie des doctorants en formation

Aujourd'hui, demain et vendredi, je suis une formation sur la rédaction de thèse. Je m'y suis inscrite évidemment parce que c'est le moment et c'est aussi l'argument que j'ai mis en avant lorsqu'on m'a mise sur liste d'attente : c'est maintenant ou jamais ; plus tard, ça me sera à peu près aussi utile que de me mettre au kung-fu.

La première journée m'a donné l'idée de faire une petite "typologie" des personnes qui assistent à ces formations, parce c'est franchement assez sciant. Tous les croisements sont possibles et la liste n'est pas exhaustive, bien sûr.


Type 1 : les insupportables fantômes (dits aussi "les gros bâââââââtaaaaards"). 

Ils s'inscrivent, souvent au quart de tour (je me suis retrouvée sur liste d'attente en ayant répondu dix minutes après avoir reçu le mail du service de formation doctorale ; en d'autres circonstances, j'aurais appelé ça "sauter sur l'occasion", mais, vu le résultat, je suis franchement une petite joueuse) ; le principe étant "premier inscrit, premier servi", ils se voient donc attribuer une place, en sachant que les effectifs ne sont pas illimités et que les gens s'inscrivant trop tard seront mis sur liste d'attente ; ils restent muets tout le temps qui passe entre leur inscription et leur formation et, au final, ... ils ne viennent pas. Sans prévenir, évidemment.

Selon les formations, ça va de la moitié aux deux tiers des inscrits. Aujourd'hui, on était plutôt à 50 % et une seule personne s'est officiellement désistée (et le responsable des formations avait relancé tout le monde après que j'ai fait valoir mes arguments) : de quoi énerver tous ceux qui, honnêtes, n'ont pas osé venir malgré l'étiquette "full up" accollée au séminaire. Ça m'est arrivé une fois, je vous garantis que ça fout les boules avant (parce qu'on sait que la moitié des inscrits ne viendra pas), pendant (parce qu'on pèse le temps de trajet potentiellement perdu si on venait pour rien et qu'on y renonce tout en sachant qu'il y aura en fait de la place) et après (quand on apprend par un pote qu'ils étaient cinq au lieu de vingt). Aujourd'hui, une fille avait tenté le coup : bingo, bienvenue parmi nous.


("Salut ! c'est moi qui ai pris la place que tu aurais pu avoir dans cette formation ! Et je n'y suis finalement même pas allé !")



Type 2 : l'analphabète.

Pris d'un réflexe compulsif (qui explique aussi peut-être l'absence des fantômes), il s'est inscrit sans même lire le descriptif de la formation. Laisse ensuite passer le temps entre son inscription et la formation SANS avoir l'idée d'aller jeter un coup d'oeil audit descriptif. Et révèle sa vraie nature le premier jour, en règle générale durant la première demi-heure, par des phrases telles que :
  • « Ah, il fallait amener son ordinateur ? Mince, alors, je ne savais pas ! » (à une formation sur l'utilisation optimale du traitement de texte, c'est franchement bien joué)
  • « Ah bon, c'est destiné aux étudiants à partir de la deuxième année et plutôt en troisième ou quatrième année ? Je croyais que c'était ouvert à tout le monde ! » (celui-là est aussi un bâââââtard, mais involontaire)
  • « Nooon, c'est vrai ? ça dure trois jours ? Je croyais que c'était trois journées au choix ! » (Mmmm... Et le fait qu'on ne te demande pas tes préférences, ça ne t'a pas mis la puce à l'oreille ?)

 Type 3 : le génie.

Lui, non seulement il n'a pas lu le descriptif, mais il n'a même pas lu l'intitulé de la formation. Il est donc là, mais il n'a pas la moindre idée de ce qu'il vient faire ici, ce qui donne, généralement au bout de cinq minutes, voire même avant le début : « Ah bon ? c'est une formation sur la rédaction ? Mais je suis en tout début de première année, je n'ai même pas encore assez de matière pour rédiger un topo présentant mes sources ou ma biblio ! »

Ça se passe de commentaire.

Variante : celui qui a raté la moitié de la formation, mais qui veut quand même raccrocher les wagons, parce que « franchement, ça peut pas être si grave de ne pas avoir été là pendant que vous expliquiez les bases, non ? Pardon ? évidemment que je ne connais rien au sujet, sinon je ne me serais pas inscrit à cette formation ! » 

Ça me rappelle cette étudiante qui ne voulait suivre qu'une demi-heure (sur deux heures prévues) de cours de latin (très) grands débutants, alors qu'en plus elle n'en avait jamais fait de sa vie.




Type 4 : les pas gênés aux horaires archi souples.

 Ils vont, ils viennent, ils sont là, ils ne sont pas là, parce qu'ils ont une montre ou un portable et qu'ils ne l'utilisent pas ou que leur cerveau buggue dès qu'il entend ou lit "La formation débute à telle heure", "On reprend à telle heure" ou encore "On fait une pause de X minutes". On les repère très vite, ceux-là aussi : ils arrivent, tout sourire et neuf fois sur dix sans s'excuser, avec vingt minutes, quarante minutes, une heure, voire une heure et demie de retard. Leurs neurones ont dû faire un noeud en lisant "de 10h à 17h" et comprendre que c'était la plage horaire pour arriver.

Et puis il y a l'inverse : ceux qui profitent, une bonne heure avant la fin, que le formateur est allé chercher des documents ou occupé avec quelqu'un, pour s'esquiver tout en classe et en délicatesse, sans avoir même tenté de donner un prétexte bidon.


Type 5 : les pas gênés à l'agenda archi souple.

Contrairement à l'analphabète, ils ont tout à fait compris que la formation était sur trois jours. Oui, mais voilà : en fait, ils ne peuvent être là qu'un jour sur trois ou un et demi et ils n'ont quand même pas voulu attendre de voir les dates de la deuxième session, des fois que ça tombe sur trois jours où ils n'auraient absolument rien de prévu. « Mais c'est pas grave ! Vous me ferez quand même le certificat pour l'ensemble des vingt-et-une heures, hein ! »


Type 6 : les boulets adolescents attardés.

Ils savaient où ils mettaient les pieds. Ils savaient ce qu'on allait leur demander. Ils savaient combien de temps ça allait durer. Mais ils n'ont pas pour autant envie de faire quoi que ce soit. Donc, pendant que la formatrice parle, cachés derrière leur écran d'ordinateur, ils consultent Facebook, s'achètent des billets de train, rédigent un bout de thèse, lisent un article, voire commentent en direct en chattant avec des copains.

Variante : pendant un exercice, alors que la formatrice est à l'autre bout de la salle, ils sortent de leur sac une revue de foot, qu'ils lisent très commodément en la posant sur leurs genoux, dissimulée sous la table. WTF ???!!! o_O




Type 7 : les doctorants anonymes.

 « Bonjour, je m'appelle Lina et je... cette année, j'ai perdu la moitié de mon groupe de TD... »

« Alors ! On va tous se chauffer la voix en criant "fromage" à pleins poumons !!! - (moment d'hésitation ; échanges de regards mal assurés) Fromaaaage. - J'ai dit "FROMAGE" ! - FROMAAAAAAAGE !!!! »

« Donc, si j'ai bien compris, une pensée PIC, c'est "Je hais Proust, je hais Proust, je hais Proust", alors qu'une pensée POC, c'est "Je hais Proust et je vais démontrer en quoi j'ai raison" ? »

Les doctorants anonymes, ce sont ceux qui se sont levés aux aurores et ont affronté le RER aux heures de pointes pour assister à la formation et qui n'entrent donc dans aucun des six types énoncés ci-dessus. Ou pas tout le temps. Ou pas complètement. Et qui essaient tant bien que mal de jouer le jeu, malgré la flemme, l'appel de la thèse (« Mon précccccccieux !») et, il faut bien le dire, parfois, un certain scepticisme.

Bref, c'est 90% des gens, quoi, étant donné que les autres (hors fantômes) ne sont généralement pas plus de deux par groupe.